Christophe Barraud : "Il y a un véritable intérêt d’assouplir les barrières héritées du gouvernement Trump"

06/07/2022 | 11:05

L'abandon de tout ou partie des barrières douanières qui ont été érigées par l'Administration Trump pour affaiblir la Chine et favoriser le "Made in America" est une stratégie étudiée depuis plusieurs semaines par la Maison Blanche pour atténuer la pression inflationniste. A l'heure où ce projet est en passe de se concrétiser, nous avons demandé à l'économiste Christophe Barraud, maintes fois primé pour la qualité de ses prévisions, de nous expliquer en quoi une renégociation des tarifs douaniers constitue un point d'inflexion majeur dans le grand désordre économique actuel.

1) Le contexte macroéconomique

Bonjour Christophe, dans le but de comprendre les tenants et aboutissants d’un tel accord, je pense qu’il est nécessaire de rappeler quelques éléments de contexte, à commencer par la situation économique aux Etats-Unis. Quels sont les points clés qu’il faut avoir en tête ? 

Christophe Barraud : “Depuis le second trimestre 2022, les consommateurs américains sont clairement sous pression. La dégradation progressive des indicateurs macroéconomiques se perçoit désormais sur l’économie réelle. Les warnings des entreprises comme Target et Walmart vont dans ce sens, elles ont beaucoup de mal à écouler les stocks constitués dans l’ère post-covid car le dynamisme de la demande n’est pas celui qui était anticipé. Dans un même temps, l’activité manufacturière s’est contractée, notamment pour les zones de New York, de Philadelphie, Dallas et Richmond. Enfin, le marché de l’immobilier souffre naturellement du mouvement agressif de remontée des taux. 

 Vous l’aurez compris, l’ensemble de ces données traduisent une pression sur le consommateur américain. A la suite d’un tel constat, on avait l’habitude de voir le gouvernement soutenir la croissance avec un ensemble d’aides qui se matérialisent par des dépenses publiques. Mais en 2022 ce n’est plus le cas, c’est même l’inverse car les dépenses publiques sont censées contribuer négativement au PIB. En parallèle, les décisions de politique monétaire agissent également comme un frein à la croissance. Une croissance qui, dans le meilleur des cas, va stagner au deuxième trimestre, mais qui menace surtout de se replier.  

Le consensus Bloomberg d'évolution du PIB US
Le consensus Bloomberg d'évolution du PIB US

Nous aurons le verdict le 28 juillet, lors de la publication des premières estimations de croissance sur le deuxième trimestre. La particularité de cette publication réside dans le fait qu’un chiffre, même très légèrement négatif, témoignerait de l’entrée de la plus puissante économie du globe dans une phase de récession technique. Cette récession technique forcerait les officiels, notamment les conseillers de l’administration Biden, à revoir leurs discours bien trop optimistes à mon goût sur l’évolution de la dynamique économique. De même, la plupart des économistes ajustera en baisse leurs perspectives pour l’ensemble de 2022 qui semblent bien trop optimistes (Consensus Bloomberg : 2.5%). 

En parallèle, l’inflation qui a très fortement progressé au mois de mai (8,6% en rythme annuel) sera, selon moi, encore très élevée cet été. Cette inflation pèse sur les anticipations, que ce soit pour les consommateurs ou les entreprises. D’ailleurs, l’indice de confiance de l’université du Michigan est à son plus bas historique. 

Evolution de l'indice de confiance des consommateurs de l'Université du Michigan
Evolution de l'indice de confiance des consommateurs de l'Université du Michigan

Le seul point positif à court terme, et c’est aussi quelque chose que l’on observe en Europe, c’est la résilience du secteur des services et notamment le secteur de l’hospitalité (tourisme, hôtellerie, restauration) : les taux d’occupation remontent aux Etats-Unis et ailleurs et les prix payés sont élevés. Le risque, c’est qu’une fois l’été passé, il y ait une normalisation de ce côté-là et que les pressions se ressentent sur les services de manière aussi marquée que sur les biens aujourd’hui.” 

De l’autre côté du pacifique, le constat ne semble pas être tout à fait identique. Dans le baromètre de la semaine dernière tu partageais ton optimisme quant au dynamisme de la Chine sur le trimestre à venir. Peux-tu nous en dire un peu plus ?  

CB : “En chine, le tableau est assez différent, les premiers chiffres du mois de juin nous permettent de constater deux choses : l’indice manufacturier est repassé au-dessus du seuil des 50 points, ce qui témoigne d’une accélération de l’activité et confirme la sortie d’une période de contraction et l’indice services est lui aussi nettement reparti à la hausse. Parmi les phénomènes immédiats qui expliquent ce regain de dynamisme on trouve l’assouplissement des mesures de restriction de la politique zéro-covid, qui fait suite au ralentissement du nombre de cas enregistrés dans les grandes métropoles. 

Au-delà de ça, il faut souligner qu’il y a une vraie volonté politique des autorités de provoquer un important rebond de la croissance au T3 qui viendra vraisemblablement gommer une contraction au T2. Pour ce faire, le gouvernement réenclenche un programme très important de dépenses publiques, programme décliné en 33 mesures qui ont été détaillées au mois de mai. Parmi celles-ci, on trouve notamment un programme de réductions fiscales. Et au-delà, les autorités ont poussé tous les gouvernements locaux à émettre des obligations plus rapidement en vue d’accroître l’investissement public. Généralement, quand ce type de directive est donné, le processus s’étale sur une dizaine de mois, mais cette fois-ci il a été demandé d’émettre la quasi-totalité des titres avant fin juin pour ensuite dépenser cet argent. Il me semble d’ailleurs que les consignes officielles sont de dépenser le fruit de ces emprunts d’ici fin août. Je ne serai donc pas étonné que les chiffres chinois soient très bons en juillet et août, sous condition qu’il n’y ait pas de problèmes avec une nouvelle vague épidémique.”

Maintenant que l’on a établi le contexte, peux-tu nous dire dans quel état sont les relations commerciales entre les deux nations ? L’arrivée au pouvoir de Joe Biden a-t-elle changé les choses ? 

CB : “Tout d’abord, il faut savoir que Joe Biden était l’une des premières personnes à avoir prôné des mesures de restriction sur la Chine à la fin du dernier mandat d’Obama. C’est lui qui avait porté à l’Organisation mondiale du commerce les premiers textes à ce sujet. Sous le gouvernement Trump, les choses ne se sont pas arrangées, surtout du point de vue diplomatique. L’ancien président a certes décidé de mettre en place un bon nombre de droits de douane sur les produits chinois, mais c’est surtout la forme du dialogue qui s’est nettement dégradée, impactant notamment l’opinion des Américains vis-à-vis de la Chine, opinion qui s’est également dégradée à la suite du Covid. 

Du point de vue commercial, il y a en effet tout un tas d’enjeux entre les deux plus grandes puissances économiques mondiales, des enjeux qui sont souvent à l’origine de diverses tensions. Depuis plusieurs d’années, notamment l’introduction du plan “made in China 2025”, les Américains observent la Chine gagner du terrain sur plusieurs marchés, dont celui des produits de haute technologie. Ce phénomène a interpellé Trump, qui a adopté une politique très protectionniste. 

Certes, depuis Biden, aucune nouvelle barrière n’a été érigée pour essayer de freiner l’ascension chinoise sur le territoire américain, pour autant, le nouvel occupant de la Maison Blanche n’a pas (ou très peu) assoupli les choses dans un contexte où la Chine n’a pas respecté les accords commerciaux signés pendant l’ère Trump. Il faut tout de même reconnaître qu’au niveau diplomatique, la forme est beaucoup moins agressive que lors de l’ère Trump.”

2) Les enjeux d’un accord sur la baisse des taxes des importations de produits chinois aux US. 

En quoi la baisse des droits de douanes américains sur les produits chinois serait bénéfique pour les deux parties ? 

CB : “Aujourd’hui il y a en effet un véritable intérêt d’assouplir les barrières héritées du gouvernement Trump. Et si je pense que ça peut se faire, c’est car les deux parties peuvent ressortir gagnantes d’un tel accord. Dans sa phase de redémarrage post-Covid, la Chine a besoin de s’appuyer sur la demande extérieure. Evidemment, le gouvernement chinois serait ravi de voir disparaître les barrières tarifaires sur certains produits, il le demande d’ailleurs régulièrement. En réalité la balle est clairement dans le camp des Etats-Unis pour qui la baisse des taxes douanières permettrait de faire baisser l’inflation sur un nombre important de produits importés. C’est d’ailleurs l’une des dernières munitions dont dispose le pays pour endiguer la hausse généralisée des prix, surtout maintenant que l’on sait que les des discussions avec l’Iran au sujet du nucléaire sont au point mort (un retour de la production en provenance d’Iran aurait fait baisser le cours du pétrole). Baisser les barrières douanières à l’entrée des Etats-Unis constituerait donc un “win-win” pour les deux parties sur le court terme, mais les Etats-Unis pourraient ajouter à leurs conditions une baisse des taxes douanières sur le trajet inverse puisque la Chine importe elle aussi bon nombre de produits américains.”

Doit-on s’attendre à ce que le rapprochement entre les deux pays soit pérenne ou plutôt transitoire ? (Comment réagira le gouvernement de Biden une fois la hausse des prix maîtrisée ?) 

CB : “J’aurais tendance à dire que la baisse des taxes douanières serait plutôt un phénomène de nature transitoire et ciblé sur les produits de première nécessité. Cette démarche ne concernera pas, à mon avis, l’ensemble des biens taxés aujourd’hui. Pour revenir sur la question de pérenne ou transitoire, en réalité on ne peut pas vraiment savoir. Même le jour J, nous n’aurons pas l’information. On risque plutôt de nous annoncer une première série de baisses, qui s’établiront sur le court terme (6 mois par exemple) puis lorsque l’on arrivera à échéance, un examen sera conduit pour déterminer si l’échéance en question doit être repoussée ou non. Le périmètre de produits concernés peut lui aussi être revu et adapté en fonction des résultats observés. 

 En revanche, ce qui me laisse penser que cette démarche ne peut être que transitoire, c’est l’existence de frictions très claires et marquées sur tout un tas de sujets annexes. Des tensions qui ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Quand les Etats-Unis discutent parallèlement de renforcer le pacte de coopération économique avec Taiwan, ça n’aide pas, ça ne peut que froisser les autorités chinoises. Ça donne donc un contexte difficile qui suggère que même si une réduction des droits de a lieu (car cela est bénéfique aux deux parties), les questions relatives à l’hégémonie économique ne changeront pas : la rivalité Etats-Unis / Chine continuera d’exister et les frictions géopolitiques en Ukraine, Russie et Taïwan, à mon avis, ne s’estomperont pas du jour au lendemain. 

 Je vois donc des mesures ciblées et transitoires qui prennent place uniquement parce que, économiquement, ça arrange tout le monde à court terme. C’est très difficile d’imaginer qu’on va basculer dans un monde nouveau après ça.”

Une baisse des taxes certes, mais de quels produits parle-t-on ? L’impact d’une telle mesure sera-t-il immédiat pour la croissance chinoise et l’évolution des prix aux Etats-Unis ? 

CB : “Tout d’abord il faut savoir que les tarifs douaniers sont très spécifiques. Si on prend l’exemple des composants électroniques : au sein d’une même catégorie de biens on trouve une grande disparité des taxes, ceux dont les Américains ont le plus besoin sont généralement les moins taxés. C’est d’ailleurs pour cette raison que je parlais tout à l’heure d’un programme ciblé sur certains produits. Sans doute que sur certains biens, l’ampleur des droits de douane sera simplement réduite tandis que sur d’autres il y aura probablement des exemptions totales. En soit, c’est ambitieux de spéculer sur la liste précise des modifications, mais on peut se douter que cela concernera avant tout les produits de première nécessité, et cela dans l’idée que l’inflation touche beaucoup plus les ménages à faibles revenus. Quant au temps que cela peut prendre avant que les effets des mesures mises en place se matérialisent sur l’économie réelle, vous vous doutez bien que c’est très dur à quantifier, certaines banques fédérales régionales doivent tout de même être en train de s’essayer à l’exercice de modélisation au moment où nous parlons.

L'inflation aux Etats-Unis
L'inflation aux Etats-Unis

Ce qui me préoccupe c’est surtout le temps passé en amont, c'est-à-dire le dialogue avec les lobbies, le temps passé avant la prise de décision et le décalage entre l’annonce et sa mise en place. Je pense tout de même que si la décision est prise courant juillet, on pourrait commencer à en observer les effets juste avant les élections de mi-mandat (8 novembre). L’un dans l’autre, on peut imaginer que l’impact sera compris dans une fourchette de 0,1% à 0,4% (dans le meilleur des cas) et que la totalité de l’effet se fera ressentir d’ici la fin de l’année. » 

3) Une situation complexe, et des sujets qui peuvent compromettre le rapprochement entre les deux nations. 

Du point de vue commercial, ces accords seraient donc bénéfiques aux deux parties, mais de nombreux sujets, source de tensions, ralentissent les discussions. A ce propos, Joe Biden et Xi Jinping se préparent pour des événements politiques majeurs dans leur pays respectif, en quoi ces évènements peuvent-ils compromettre l’issue des négociations ? 

CB : “Effectivement, d’un point de vue économique, l’issue du deal semble évidente. Maintenant, au-delà de la partie commerciale, il y a une situation géopolitique complexe, nous avons approché le problème pendant notre discussion : le monde est coupé en deux, avec la Chine et la Russie d’un côté, les Etats-Unis et l’Europe de l’autre. On a bien vu encore le 30 juin les commentaires chinois au sujet de l’OTAN. Il y a beaucoup de divergences entre les deux plus grandes puissances et ce qui pourrait paraître trivial d’un point de vue économique ne l’est pas.  

Du côté politique, il ne faudrait pas que la baisse des droits de douane sur les produits chinois soit perçue comme un aveu de faiblesse de Joe Biden avec les élections de mi-mandat. C’est une situation relativement complexe pour les officiels américains, la balle est dans leur camp mais une telle décision pourrait avoir des répercussions importantes sur l’opinion publique. Évidemment, le pays en tirera des bénéfices à court terme, mais certains industriels/lobbies américains exprimeront leur désaccord. Après, soyons honnêtes, il n’y a pas 50 mesures aujourd’hui pour faire baisser l’inflation. Il y avait potentiellement l’accord sur le nucléaire iranien, mais le résultat des négociations est décevant pour l’instant. Les barrières douanières, c’est un peu le seul effet de levier discuté en ce moment, la dernière munition en quelque sorte. Et même si cela est risqué d’un point de vue politique, prendre une décision maintenant est stratégique : il est possible que les effets sur les prix soient partiellement visibles avant les élections.” 

Que ce soit Trump ou Biden à la tête des Etats-Unis, les problématiques de fond restent les mêmes. Une course à l’hégémonie économique est lancée. Que penses-tu de l’évolution des relations entre les deux plus grandes puissances du globe ? 

 CB : “Il y a ce que Trump a fait, et comment il l’a fait. Diplomatiquement, c’était du jamais vu, c’est sûr. Cela étant, il faut aussi regarder comment a évolué le modèle économique chinois : il s’est éloigné du modèle occidental pour se baser de plus en plus sur la puissance publique. Les divergences avec le modèle américain se sont accentuées. Un nouveau modèle économique est né, il semble efficace, et il est pourtant bien différent du leur. Paniquée, la plus grande puissance du monde veut se battre pour garder sa part du gâteau.  

 Je pense en effet que ce qui se passe aujourd’hui, ce n’est pas tant une affaire de présidents. Ça aurait pu être quelqu’un d’autre à la place de Trump je ne pense pas que les choses seraient bien différentes aujourd’hui. Cette course à l’hégémonie économique dont tu parles est lancée depuis longtemps et elle va nécessairement s’accélérer dans les années à venir. En revanche, avec sa manière de faire, Trump a peut-être contribué à l’accélération du processus. Mais rappelons-le, face à lui se trouve une économie désormais capable de produire des biens d’une technicité et d’une qualité équivalente (turbines éoliennes, véhicules électriques, etc.) à ce qui peut être fait sur le sol américain, ce qui n’était pas le cas auparavant. Cette concurrence montante est flagrante, et peu importe le dirigeant, le constat est le même : les entreprises chinoises ont fait beaucoup de progrès, avec un modèle économique et des valeurs bien différents.” 

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