France-Tapie dénonce "une fiction" au 2e jour de son procès

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12/03/2019 | 19:36
Bernard Tapie

* Tapie nie avoir vendu Adidas sous la menace d'une faillite

* Il maintient sa thèse d'une manoeuvre du Crédit Lyonnais

* Stéphane Richard (Orange) absent de l'audience (Avec interrogatoire Bernard Tapie)

par Emmanuel Jarry

PARIS, 12 mars (Reuters) - Bernard Tapie a qualifié mardi de "fiction" les accusations portées contre lui dans le procès de l'arbitrage rendu en 2008 en sa faveur dans son contentieux avec le Crédit Lyonnais sur la vente du fabricant d'équipements de sport Adidas.

Pour l'accusation, c'est parce qu'il était au bord de la faillite qu'il s'est défait en 1993 de l'entreprise allemande, deux ans et demi après son acquisition financée à 100% par un prêt bancaire, notamment de la SDBO, filiale du Crédit Lyonnais.

Au deuxième jour de son procès, l'ex-homme d'affaires de 76 ans, qui souffre d'un cancer de l'estomac, a réfuté cette thèse près de deux heures durant, debout à la barre, voix forte et geste ample, et réitéré ce qui est sa version depuis 15 ans : celle d'un stratagème de la banque pour le spolier.

Il réfute notamment l'idée qu'Adidas ait alors été en difficulté : l'équipementier, assure-t-il, a été "l'affaire la plus facile à redresser" de sa carrière et était devenue une "marque à la mode", promise à une forte valorisation - ce qui sera le cas mais sans lui, après la revente.

Bernard Tapie se compare à Vincent Bolloré, Bernard Arnault ou François Pinault - "mais ça peut se terminer comme Messier", ajoute-t-il en faisant allusion à l'ancien patron de Vivendi, dont la chute a été aussi fracassante que l'ascension.

La seule urgence, soutient-il, était alors liée à sa nomination au poste de ministre de la Ville du président socialiste François Mitterrand en avril 1992, quand il se préparait à licencier des milliers de salariés d'Adidas en Europe et à délocaliser les activités de l'entreprise en Asie.

UNE PRÉSIDENTE PRESQUE INTIMIDÉE

"J'ai fait un choix, je ne le referais pas", dit-il de son entrée au gouvernement de Pierre Bérégovoy. "Un peu guidé par ma vanité et mes origines, quand on me propose d'être ministre, je n'hésite pas une seconde."

Mais "quand vous êtes en train de préparer des fermetures d'usines (...) vous ne pouvez pas en même temps être ministre d'un gouvernement de gauche", ajoute-t-il.

Quand il évoque les manoeuvres dont il se dit victime, il mélange francs et euros, corrigé par ses avocats, qu'il somme de retrouver une note selon lui capitale.

Le consortium de réalisation (CDR) chargé de gérer le passif du crédit Lyonnais "a encaissé près de trois milliards sur la transaction (de 1993) ; j'ai touché au moment de l'arbitrage 230 millions d'euros", calcule-t-il. "Quand on dit que j'ai pillé l'argent de l'Etat, je n'ai récupéré que 10%."

Interrogé par la présidente du tribunal, Christine Mée, sur les circonstances de sa rupture avec le Crédit Lyonnais, il dit ne plus savoir - "Les cheveux ont repoussé, pas la mémoire."

Mais quand elle lui demande s'il souhaite une suspension de séance, il fanfaronne : "Non non, je suis tellement content de vous expliquer tout ça".

Christine Mée, qui a infligé le 20 février une amende record à la banque suisse UBS (), paraît presque intimidée par cet homme qui n'hésite pas à s'approcher du procureur pour un aparté au moment des questions du ministère public et demande à son ex-avocat et co-prévenu Maurice Lantourne de répondre.

Il est vrai qu'en début d'audience, il a tenu moins de 30 minutes avant d'exploser et d'interrompre la présentation par la présidente de la genèse de l'arbitrage de 2008.

"NE RACONTEZ PAS D'HISTOIRES"

"Ne racontez pas d'histoires, c'est incroyable, c'est une fiction !" a-t-il lancé, couvrant la voix de son principal avocat, Me Hervé Témime, qui avait pourtant essayé en vain de l'arrêter en lui ordonnant : "Ne parlez pas !"

Christine Mée a répondu qu'elle s'en tenait aux éléments "recueillis dans le cadre de l'instruction" et ne portait "aucun jugement", avant de reprendre une présentation du contentieux et de l'arbitrage de 2008 accablante pour les six prévenus.

Bernard Tapie est jugé pour escroquerie et détournement de fonds publics et le PDG d'Orange, Stéphane Richard, 57 ans, pour complicité - il était directeur de cabinet de la ministre de l'Economie de l'époque Christine Lagarde, actuelle directrice générale du FMI, mais était absent mardi pour cause de "contraintes professionnelles", selon son avocat.

Est aussi jugé un des arbitres, Pierre Estoup, 92 ans, également absent mardi, accusé de participation à un simulacre d'arbitrage en collusion avec Maurice Lantourne, 62 ans.

Les autres prévenus sont les anciens présidents du CDR et d'une autre structure chargée du passif du Crédit Lyonnais, l'Établissement public de financement et de restructuration (EPFR), aujourd'hui parties civiles aux côtés de l'Etat.

Le volet civil a été purgé le 18 mai 2017 par la Cour de cassation, qui a confirmé la condamnation des époux Tapie à rembourser au CDR les 403 millions d'euros, dont 45 pour préjudice moral, accordés par l'arbitrage de 2008.

Mais l'agent judiciaire de l'Etat et le CDR demandent au tribunal de condamner solidairement les prévenus à payer 525 millions d'euros, c'est-à-dire ces 403 millions augmentés des frais de procédures, honoraires des arbitres et autres intérêts. (Edité par Yves Clarisse)

Valeurs citées dans l'article : adidas, Orange
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