Dis-moi ton nom, je te dirai si tu es un bon analyste

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06/02/2019 | 13:42
La réalité économique regorge de situations qui viennent contredire le mythe d'un homo oeconomicus rationnel. L'étude conduite par l'équipe du docteur Jay Jung à la Cass Business School en donne une nouvelle illustration étonnante, que d'autres travaux avaient déjà effleuré : l'origine ethnique présumée d'un analyste a d'importantes conséquences sur la crédibilité qui lui est accordée.
Mieux vaut s'appeler Baker que Boulanger pour convaincre un gérant britannique d'acheter les actions de la société X. Un investisseur américain sera plus sensible aux anticipations de Smith qu'à celles d'Ahmed. Et son collègue russe suivra davantage les conseils d'Ivanov que de Yamamoto. En grossissant le trait, voilà le genre de conclusion qui pourrait ressortir des travaux menés par la Cass Business School sous la houlette de Jay Jung, dont l'équipe a étudié, de 1996 à 2014, les interactions entre les données de 5 516 analystes et 6 495 sociétés (soit plus de 760 000 révisions d'estimations). Pour être tout à fait exact, les travaux se sont concentrés sur les Etats-Unis, c'est-à-dire sur le rapport qu'entretiennent les investisseurs américains avec les analystes qui couvrent les valeurs américaines. L'objectif, découvrir si des biais liés aux noms de famille peuvent affecter le processus d'information et les décisions d'investissement des acteurs des marchés actions.
 
Un patronyme "favorable"
 
Le postulat de départ de Jung est ainsi libellé : les investisseurs réservent un meilleur accueil à la révision d'une estimation d'un analyste si cet analyste a un nom de famille "favorable" (cf. illustration finale), et ce biais entraîne une réaction de marché plus forte en cas de révision d'estimation par cet analyste. Un postulat qui s'appuie sur des classiques de la psychologie. "Les gens tirent naturellement des conclusions qu’ils souhaitent obtenir. Si les investisseurs voient favorablement un analyste en raison de son nom de famille, ils sont motivés à considérer les prévisions de ce dernier comme étant plus crédibles ou de meilleure qualité, car cela réduit l’incohérence désagréable entre leurs actes et leurs pensées", explique Jung, qui a soumis ses modèles à différents tests quantitatifs et qualitatifs. Mais les conclusions ne varient pas : l'impact du nom de famille se maintient quelles que soient les configurations. En affinant l'analyse, l'équipe a aussi pu se rendre compte que l'effet est plus prononcé dans certaines situations. C'est le cas quand l'entreprise concernée a beaucoup de petits porteurs. Ou que le pays d'origine de l'analyste est très facilement déductible quand il s'agit de révisions en baisse. L'impact du patronyme est en revanche plus faible quand il est question d'un analyste-star (i.e. reconnu pour la pertinence de ses recommandations), pour les femmes analystes et pour ceux et celles dont le prénom est clairement américain.
 
Les exemples du 9/11 et de la guerre en Irak
 
Pour mieux illustrer son propos, l'équipe de la Cass Business School s'est appuyée sur deux événements majeurs. Les attentats du 11 septembre 2001 et le rejet de l'intervention en Irak en 2003 par la France et l'Allemagne. Dans le premier cas, le marché a commencé à moins réagir aux changements d'estimations des analystes à patronymes arabes, alors que le taux d'opinions favorables des pays du Moyen-Orient dans la population américaine passait de 27,5 à 21%. Dans le second cas, même réaction avec les analystes dont les noms avaient des consonnances allemande ou française. On est assez loin de l'homo oeconomicus. D'ailleurs, vous vous souvenez peut-être que durant cette période, certains restaurants américains avaient cessé de servir des frites au motif qu'on les appelle là-bas des "french fries". On n'y servait plus alors que des "freedom fries", et toc. Le taux d'opinion favorable des Américains envers les deux pays européens était passé de près de 80% à moins de 45% sur cette période, ce qui avait manifestement jeté un voile de suspicion sur les prévisions formulées par les Français et les Allemands.
 
Mais peut-être que ce biais n'en est pas un. Après tout, un analyste né aux Etats-Unis avec un nom très américain est peut-être tout simplement meilleur sur les valeurs américaines. Raté, ce n'est pas le cas. L'étude montre aussi qu'il n'existe pas de relation significative entre un nom "favorable" et la qualité des anticipations. La perception des investisseurs biaise donc leur information. Toutefois, Jung a aussi constaté que parmi les analystes avec une belle qualité d'estimations, ceux qui disposent d'un patronyme adéquat ont de meilleures chances d'être promus au rang de star ou de conserver leur emploi en cas de fusion. Le nom de famille a donc un impact sur la carrière.
 
Le croisement des données de l'étude permet de montrer qu'une action réagit plus vite en bourse si un changement de prévision est réalisé par un analyste avec un nom de famille "de souche", conséquence d'une plus grande confiance des investisseurs dans ses anticipations. Au final, ce n'est pas l'âge du capitaine mais bien son nom qui est susceptible d'influer sur la décision d'un investisseur, et donc de biaiser le fonctionnement du marché.
 

Pour définir ce qu'est un nom favorable, l'équipe a utilisé les registres d'immigration et l'enquête Gallup sur la cote de popularité des pays étrangers aux Etats-Unis (ci-dessus). Le tableau se lit ainsi : les Américains ont à 91% une très bonne ou une bonne opinion des Canadiens.

 
Anthony Bondain
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