Brexit : l'approvisionnement alimentaire, une "grenade dégoupillée"

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25/01/2019 | 12:17
Le Brexit fait-il réellement peser un risque sur l'approvisionnement alimentaire de la Grande-Bretagne ? La réponse est terriblement actuelle puisqu'un flou intégral règne sur le "si" et le "comment" du Brexit. Parmi les scénarios qui ont été bâtis çà et là, celui de Bernstein a attiré notre attention, pour son ton et pour son auteur : Bruno Monteyne, spécialiste de la distribution au sein du bureau d'études, qui connaît d'autant mieux le secteur qu'il a dirigé les achats de Tesco dans une vie précédente.
"Selon la personne à qui vous parlez, une pénurie alimentaire se profile à l'horizon, causée par des retards dans les ports dans le cas d'un Brexit sans accord qui nécessiterait l'entreposage de nourriture, ou alors c'est le statu quo, avec des médias qui ne font que répandre la peur parmi la population. Oubliez la politique pendant un certain temps ; devriez-vous commencer à stocker de la nourriture si vous vivez au Royaume-Uni ?". Voilà pour l'entrée en matière de l'étude publiée par Bernstein. Première étape, une pénurie tient-elle du fantasme ?
 
Les difficultés d'approvisionnement qui résulteraient d'un Brexit pas ou mal préparé (qui reste, malgré les deux ans et demi écoulés depuis le vote, l'hypothèse la plus probable) sont assez facile à imaginer, mais plus dures à modéliser. Commençons par l'état des lieux réalisé par Bernstein. Pour commencer, le Royaume-Uni importe la moitié de sa nourriture. Pour les produits frais, le taux monte à 75%, et les trois-quarts. Sur les 50% de nourriture importée, 41% sont issus de l'UE ou de pays hors-UE qui ont passé des accords avec l'UE (dont 30,3% pour la seule UE). Ces chiffres sont avérés : ils proviennent du rapport de la Chambre des Lords sur le sujet.

Origine de la nourriture consommée au Royaume-Uni (Source Rapport des Lords - 14th Report of Session 2017–19)

Seconde réalité (ne riez pas) : le Royaume-Uni est une île, ce qui limite les modes d'approvisionnement, malgré l'existence du tunnel sous la Manche. Les portes d'entrées sont donc limitées. Troisième réalité, 25% des importations alimentaires de l'UE au Royaume-Uni passent par les ports de Douvres (tunnel et terminal maritime). Contrairement aux autres grands ports britanniques, Douvres est une infrastructure dite "Ro-Ro" : les mêmes camions assurent l'entrée et la sortie, il n'y a donc pas de déchargement comme dans un port à porte-conteneur par exemple. Cela permet d'assurer la fluidité des échanges et des coûts réduits. C'est idéal pour les produits frais par exemple.

Briton Fûté ?

Un Brexit sauvage implique le retour du contrôle aux frontières. "Même si les Britanniques peuvent vouloir éviter les contrôles aux frontières, c'est-à-dire s'asseoir sur leurs propres lois pendant un certain temps, les Français, de l'autre côté de la liaison Douvres-Calais, semblent plus enclins à suivre la procédure", souligne Bruno Monteyne. La modification du processus d'approbation actuel a de lourdes conséquences. "Le simple fait de passer par un processus d'approbation, sans aucune vérification, peut prendre environ une heure ; l'ajout de contrôles des documents en fait un processus de trois heures ; l'ajout d'un contrôle des marchandises en fait un processus de cinq heures", souligne Monteyne. Or les ports ne sont pas (plus) prévus pour le contrôle (flux, stockage temporaire…), pas plus que les réseaux d'accès ne le sont. Conséquence évidente ? Des files de camions. Conséquences chiffrées ? Une réduction de 6,5% de l'approvisionnement alimentaire total du Royaume-Uni, selon les analystes de Bernstein, car même s'il est probablement possible de déplacer une partie de ce volume vers d'autres ports, d'autres problèmes surviendront (quid des aliments à durée de vie limitée ? Quelles sont les capacités des autres ports ?... etc.).

Une grenade dégoupillée 

6,5%, ça n'a pas l'air très impressionnant comme ça. D'ailleurs, cela aurait sans doute pu (dû ?) être mieux anticipé. "Au minimum, pour compenser cette perte de capacité, il faudrait une planification et une coordination minutieuses, c'est-à-dire qu'il faudrait un gouvernement compétent pour gérer ces choses", explique, taquin, Bruno Monteyne, qui n'est pas très optimiste au vu du passif de l'exécutif en la matière, comme ce contrat de transport attribué à une entreprise qui n'a pas de navires dans un port qui n'est peut-être pas un port en mesure de recevoir des navires. L'industrie a sûrement prévu des plans de crise, mais elle n'a pas les capacités de tout gérer à elle seule.

Mais revenons aux 6,5%. En se basant sur les stocks britanniques (1 à 2 jours sur les aliments frais à courte durée de vie et jusqu'à 20 jours sur les autres produits), Bernstein a calculé que le pays possède en moyenne 9 jours de "stock alimentaire". "Avec la réduction de capacité de 6,5%, sans substituts alimentaires immédiats ou routes alternatives, et avec le stock de 9 jours, la Grande-Bretagne serait à court de nourriture après 24 jours, y compris la nourriture produite localement", poursuit Monteyne, qui concède que le calcul n'est pas parfait mais qu'indépendamment des "si" et des "mais", "ces chiffres devraient illustrer la gravité de la question de l'importation de ces aliments". Conclusion ? "Le gouvernement est en train de jouer avec une grenade dégoupillée".

Pour finir sur une note plus légère, Bernstein propose une liste de course pour le 29 mars 2019, histoire d'avoir les réserves adéquates. Elle est librement inspirée de la liste de survie éditée par les autorités allemandes en cas de catastrophe, dite "Hamster List", des remarques du personnel de Bernstein à Londres et des coffrets Brexit que d'opportunistes commerçants vendent sur internet. Une liste améliorée, puisqu'on y trouve aussi bien du riz, des pâtes et des produits d'hygiène que du champagne et de la bière. 
Anthony Bondain
© Zonebourse.com 2019
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